Chercheur de formation et spécialiste du Diagnostic In Vitro, le Dr Maan Zrein est aujourd'hui Directeur Général de la société Hikma Biotech, spécialisée dans le développement de molécules biopharmaceutiques.
Il nous fait découvrir ici son parcours atypique, et nous fait partager son regard de chef d'entreprise sur l'état du marché des biotechs en France.
Laetitia Mendes: Dr Zrein, vous êtes passé très tôt de la Recherche "Académique" à la Recherche "Industrielle", pourquoi ce choix?
Dr Maan Zrein: Après mon doctorat en immunologie à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg, j'ai occupé pendant 2 ans la fonction d'enseignant en tant que Maître associé. Par la suite, je me suis rapidement orienté vers la recherche industrielle. C'est cette double expérience "public/privé" qui m'a permis de comprendre que ma voie se trouvait dans le monde de l'industrie. Ayant mené toutes mes études universitaires sans bourse ni aide, j'ai appris à concentrer mes efforts vers la valorisation la plus rapide. La recherche appliquée correspondait beaucoup plus à mes aspirations.
LM: Aujourd'hui, vous dirigez une société. Comment vous êtes vous lancé dans l'aventure de la création d'entreprise?
MZ: Après seize années passées comme employé dans les services R&D de diverses industries biotechs, j'ai pu évoluer à travers toute la chaîne de responsabilité en R&D : Chef de projet, Chef de laboratoire, Directeur R&D, Directeur d'industrialisation. Par la suite, mon désir perpétuel d'apprendre m'a poussé à m'intéresser à la création d'entreprise. Et un beau jour, j'ai décidé de me lancer!
A cette période, j'étais en poste chez Innogenetics (Belgique). J'ai négocié et transformé mon contrat de travail en contrat de consultant. Ce fut l'opportunité pour moi de tenter l'aventure de la création d'entreprise tout en minimisant les risques.
Dans un premier temps, Innogenetics a été mon seul client. Puis des associés m'ont rejoint et nous avons développé l'activité (nouveaux services, nouveaux clients…). Cette société que j'ai dirigée pendant quatre ans se nomme Biomaric. Elle existe toujours aujourd'hui et réalise des profits appréciables dans ce secteur très compétitif.
LM: Vous avez acquis une longue expérience dans le domaine du diagnostic in Vitro. Aujourd'hui, vous dirigez la société Hikma Biotech, qui développe des molécules biopharmaceutiques. Pourquoi ce changement de cap dans votre carrière?
MZ: Sur son parcours, Biomaric s'est vu proposer la possibilité de s'impliquer dans un projet de développement thérapeutique. C'était pour moi une opportunité de transformer la société purement diagnostic et services, vers une société à programmes thérapeutiques. Mais mes associés n'étaient pas prêts à faire ce pas.
Intéressé par le projet, je me suis alors résolu à relever ce défi. C'est ainsi que j'ai créé la société Hikma Biotech, filiale d'un grand groupe pharmaceutique, Hikma Pharmaceuticals. Je pense qu'on ne peut pas évoluer dans le même environnement indéfiniment ; si l'on cesse d'apprendre, on risque très fortement de perdre du terrain.
LM: La thérapeutique requiert une approche différente du monde du Diagnostic. Quelles sont les particularités de ces deux secteurs? Qu'est-ce qui diffère dans la manière de gérer les projets?
MZ: Les applications sont différentes, mais les bases et les principes scientifiques sont identiques. Ces deux domaines diffèrent essentiellement d'un point de vue réglementaire. La réglementation dans le domaine pharmaceutique est beaucoup plus complexe. Cela ne signifie pas qu'il y ait une différence de qualité sur les produits, celle-ci doit être parfaite dans les deux cas. Cependant, faire des essais «-vivo» change complètement la dimension et donc les coûts des projets par rapport aux essais «-vitro». Les durées de développement sont nettement plus élevées que dans le domaine du diagnostic. Ceci est en grande partie dû aux études cliniques. Elles représentent une étape majeure dans le développement des produits pharmaceutiques.
LM: Comment avez-vous géré cette transition dans votre carrière?
MZ: La transition n'a pas été sans difficultés. Mon expérience et mon expertise sont essentiellement orientées "diagnostic", j'ai donc dû remettre à jour mes connaissances. Mais cela a été stimulant pour moi d'apprendre de nouvelles choses.
J'ai également dû gérer le "changement de dimension". En effet, un projet à quelques centaines de milliers d'euros ne s'appréhende pas de la même façon qu'un projet à plusieurs dizaines de millions d'euros, qui plus est sans garantie de retour sur investissement!
LM: Le marché des protéines thérapeutiques est un marché à très fort potentiel. L'industrie française est-elle armée pour faire face à ce défi ?
MZ: Personnellement, je pense que, sur le marché des protéines thérapeutiques, l'industrie française n'est en adéquation ni avec le marché français, ni avec le marché international.
Aujourd'hui, en France, la majorité des protéines thérapeutiques sont importées. La part des produits "sous-licences" par des sociétés françaises est très insuffisante. On voit plusieurs cas de partenariat avec des sociétés étrangères, mais au final le projet part à l'étranger pour nous revenir sous forme de produits finis et commercialisés.
L'Industrie française reste affaiblie par un climat d'investissement très frileux. On ne trouve pas d'investisseurs de grande taille pour investir dans la biotech. Pour un chercheur, souvent la complexité du parcours financier dépasse celle du parcours technologique.
LM: Que nous manque-t-il?
MZ: Bien évidemment des banques un peu moins réticentes et plus ouvertes aux projets Biotech… Mais également un environnement fiscal plus favorable. De nouvelles lois fiscales se mettent en place comme le statut de Jeune Entreprise Innovante, la nouvelle variante du Crédit d'Impôts Recherche, cela bouge dans la bonne direction. L'avenir nous le montrera...
LM: Quelles sont les difficultés rencontrées, les freins au développement de sociétés comme Hikma Biotech?
MZ: J'identifie 2 freins majeurs au développement de sociétés comme la mienne : la réglementation, et la difficulté à trouver des sous-traitants. Je m'explique…
Depuis sa création, Hikma s'est concentrée sur le développement de molécules biosimilaires. Ce sont des molécules génériques dérivées des biotechs. A l'époque, nous avions logiquement misé sur le fait que la réglementation pharmaceutique sur les produits génériques serait appliquée aux biosimilaires. Celle-ci impose de prouver la bioéquivalence des médicaments, mais pas la réalisation d'essais cliniques majeures. Mais certains grands industriels ne souhaitaient pas voir arriver sur le marché ces biosimilaires, concurrents de leurs produits. En conséquence, la réglementation mise en place a été nettement plus complexe que celle anticipée, elle représente aujourd'hui un frein important pour ce type de développement.
Par ailleurs, Hikma est un bureau de recherche mais n'est pas un laboratoire. Nous avons donc besoin de faire appel à des partenaires extérieurs pour mener à bien nos travaux de R&D. Au départ, nous avions privilégié le travail avec des acteurs de proximité. Nous élargissions ensuite nos recherches vers le national puis vers l'Europe lorsqu'on ne trouvait pas dans la région. Malheureusement, avec un recul de trois ans, nous constatons que nous sommes constamment amenés à nous tourner vers l'international. Si nous souhaitons rester en France, cela implique de multiplier le nombre de prestataires, ce qui rend la gestion du projet plus difficile et hasardeuse. Nous ne trouvons pas le "single shop", c'est-à-dire un prestataire qui nous offre l'ensemble des services techniques dont nous avons besoin pour nos projets.
LM: L'insuffisance et l'inadéquation de l'offre de sous-traitance sont-elles un problème spécifique à Hikma ou bien commun à l'ensemble du secteur biotech en France?
MZ: Il y a une forte demande pour des offres de sous-traitance "globale", nous ne sommes pas les seuls à rencontrer ce problème. Beaucoup de sociétés émergentes comme la nôtre ne trouvent pas de sous-traitants qui concentrent les compétences dont elles ont besoin. Elles sont contraintes de multiplier les prestataires, ce qui rend les coûts des projets nettement plus élevés.
Propos recueillis par Laetitia Mendes
décembre 2008

